Les Vieilles (pierres). (27)

        Deux semaines qu’elle n’était pas remontée, comme si ses préparatifs de départ absorbaient tout son temps, ce qui est loin d’être le cas. L’année universitaire est finie : elle a participé à quelques réunions destinées à accueillir les nouveaux étudiants et, même, à préparer la prochaine rentrée qui ne la concerne pas, elle a rendu la clé de son bureau et fait ses adieux à ses collègues. Elle a aussi commencé à faire ses bagages et c’est en voulant l’emballer qu’elle a cassé le petit saladier bleu ; ou plutôt, il s’est cassé tout seul, en deux, le long de la fêlure qui le marquait depuis si longtemps. Elle n’a pas pleuré. Et, non, ces diverses activités n’ont pas rempli ses journées ; elle les a accomplies pesamment, et elles n’ont pas dissipé la gangue qu’elle sent autour d’elle, qui ralentit ses gestes et s’interpose entre les choses et elle. Et puis, hier matin, elle est partie dans la colline : pour faire plaisir au chien et pour s’affronter au poids de son corps dans la pente.

        En quinze jours et avec un peu d’avance sur le calendrier, l’été s’est installé, avec autorité. En se levant, elle sort directement sur la terrasse et la tiédeur du dehors ne cède en rien à la tiédeur du lit. Un gros orage a récemment nettoyé les arbres et redonné du lustre à leur feuillage, déjà terni par la chaleur. Les cigales ne se font entendre que depuis  peu mais déjà leurs stridulations sous les pins se font assourdissantes et, bientôt, elles sortiront en si grand nombre que la terre en sera toute grêlée. Avant de quitter la route, elle a repéré certains figuiers chargés de figues-fleurs déjà mures. Personnellement, elle préfère les figues de septembre, toutes ridées par le soleil et d’autant plus sucrées (« Ne les cueille pas avant qu’elles aient le pédoncule triste surtout si tu ne veux pas attraper la cagagne »). Elle sourit en se souvenant de l’avertissement d’Honor et se demande combien de temps encore elle entendra ses mots, ses rires. Il faut admettre que les figues de juin ont meilleure allure -joufflues et luisantes comme des fesses de bébé-, surtout celles qu’on voit chez les revendeurs qui se moquent bien de donner la courante à leurs clients. Elle est passée au large de la Castille, par le sentier des crêtes, le paysage s’est élargi jusqu’à la mer, jusqu’à l’horizon. Au fur et à mesure qu’elle montait, malgré l’effort ou à cause de lui, elle a senti ses os se déprendre de leur langueur. Visiblement, le chien est atteint par la même vague d’énergie, il fait un demi-tour inopiné et fonce dans ses jambes pour le seul plaisir de la bousculer avant de la regarder, la tête sur le côté, et de repartir de plus belle, certain qu’elle va lui donner la chasse. Ce qu'elle fait, heureuse de sentir sous ses pieds l’esplanade cimentée qui entoure le fort et le chien, stupéfait et ravi, s’arrête un instant si bien qu’elle le dépasse. Il n’attend que ça ! La course continue dix bonnes minutes et ils partagent le même bonheur à se sentir pleins de vie. Enfin, hors d’haleine, elle se laisse tomber sur le dos, les bras en croix et en riant comme une folle.  Le chien lance un jappement qu’il retrouve dans ses souvenirs de chiot et s’affale à côté d’elle, repu d’air, saoul d’odeurs, rassasié de sa propre vitalité.

         C’est l’arrivée d’un autre chien qui les a tirés de leur béatitude. Tous deux reconnaissent la Golden du chasseur et le chien, échaudé par d’autres rencontres, préfère lui faire sa soumission immédiatement en se trémoussant, ventre en l’air, sur le ciment. « Tu as l’air parfaitement ridicule, mon ami ! » lui dit-elle juste avant que le chasseur – sans fusil en cette saison – ne fasse son apparition sur le chemin de ronde. Il l’interpelle du plus loin qu’il la voit. Aimable en règle générale, il est aujourd’hui radieux : « Vous êtes au courant ? On a gagné ! » ; voyant qu’elle tombe des nues, il enchaîne : « Regardez ! » en tendant la main vers le bas de la pente, vers l’endroit où l’on distingue la Castille entre les arbres. Elle ne peut y croire, la ruine s’est reconstruite, les trois pans de murs sans rien au-dessus. Elle ne comprend pas et il faut que le chasseur explique : à la suite du procès verbal dressé des mois auparavant, le propriétaire a été condamné à démolir sa construction en site classé. Il paraît que ça l’a rendu fou furieux mais il a bien été obligé d’obtempérer sous peine de payer une astreinte de 500 fr. par jour de retard. Il a tout démonté et emporté les outils qu’il avait disséminés alentour. Ça servira de leçon aux promoteurs, ajoute le chasseur décidément optimiste aujourd’hui, ils y regarderont à deux fois avant de s’attaquer au classement.

       Une fois seule, elle s’est empressée de descendre tout droit sur la Castille pour constater que l’homme a dit vrai. La ruine a retrouvé son état de ruine. Des travaux il ne subsiste que quelques gravats, des échardes de bois et une bétonnière rouillée sur la terrasse. On n’entend que le chien qui a retrouvé le puits et se désaltère bruyamment avant de revenir vers elle, les babines dégoulinantes et l’œil interrogateur. Tu veux savoir ce que je pense ? Et bien, je suis très contente, nous ne risquons plus de rencontrer ce sale type et il ne viendra plus polluer le lieu avec sa jeep, ses avertissements, ses travaux et son chien soumis ! Tu ne trouves pas que c’est plus beau ainsi, retourné à la colline. « Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! » Elle songe que Vigny la poursuit encore après tant d’années. Sans la concurrence des murs en bois, le chêne a l’air d’avoir grandi et forci ; indestructible ; seul gardien de la vue magnifique, sans rien qui s’interpose jusqu’à la mer. Pas comme le cyprès chez Honor qui la bouchait, la vue… Pauvre idiote, ces arbres ne font rien, ils se contentent d’être là, indifférents aux maisons qu’ils dominent. Celle d’Honor aussi va devenir une ruine. En deux ans, elle a contribué à la démolition de la Castille sans réussir à reconstruire le cabanon. Beau résultat !

 

        Ce soir, elle a bouclé sa dernière valise, a nourri le chien encore une fois et elle attend sa collègue qui doit l’emmener à la gare. Elle sort sur l’arrière de la villa et contemple les derniers feux du soleil sur la colline. D’ici, on ne peut soupçonner les nombreux cabanons qui émaillent ses pentes mais elle, elle sait. Elle connaît leur histoire parce qu’elle l’a entendue ou qu’elle l’a complétée et que ça fait un bruit de fond qui n’est pas près de s’éteindre. Pas seulement du bruit, d’ailleurs, des chansons idiotes, des parfums, des fumets qui mettent l’eau à la bouche, des goûts de source et des odeurs d’herbe et des rires en grelots. Sans compter ce qu’elle a vu, comment on doit vieillir, qu’il y a moyen d’être égoïste en rendant les gens heureux tandis que tant de gens censés avoir ‘la main sur le cœur’ font chier le monde ! Sans compter tous ces mots qu’elle a reçus comme des cadeaux inattendus et d’autant plus beaux, une musique de fond ou un fond de musique entrainant et discret sur lequel, oui, elle dansera. Ailleurs comme ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Epilogue

Elle est devenue une vieille à son tour et elle danse un peu moins. Mais le cabanon est toujours là et, même s’il a un peu changé d’allure, la présence d’Honor s’y fait toujours sentir. D’autres chiens et d’autres chats y gambadent, c’est tout.

 

                                                 Mai 2019   C. Musard