Les Vieilles (pierres)21

         « Je sais pas comment j’ai pu porter mon bébé si longtemps et si loin parce que j’avais jamais été costaude. C’est sans doute pour ça que la vieille Maria m’a regardée de travers au début mais quand elle a vu le beau petit-fils que je lui ai fait, elle s’est dit que Pascual avait pas si mal choisi finalement. N’empêche, c’est une fois que je l’ai lâché, qu’il a été devant moi sur le comptoir de la pharmacie, c’est à ce moment-là qu’il a commencé à peser lourd et de plus en plus lourd. Comme une pierre, comme des milliers de pierres, les pierres qui ont résonné sur son petit cercueil, les pierres qui ont roulé sous nos pieds jusqu’en bas de la colline, les pierres du sommet qui font mal aux yeux et ressemblent à des os blanchis sous la chaleur de juillet. Et toutes ces pierres se sont mises à me peser dessus et dedans aussi, à me rentrer sous la peau et entre les côtes et dans la gorge et probable qu’elles se cognaient les unes aux autres parce que ça faisait un bruit de galets qui m’empêchait d’entendre tout le reste. Je pouvais plus avancer. Des fois le matin au réveil, je les avais oubliées toutes ces caillasses mais dès que je me levais elles se rappelaient à mon souvenir et après rien de temps j’étais forcée de m’asseoir et moi qui avais toujours trouvé du temps de reste pour tout ce que j’avais à faire dans la journée et même un peu plus, voilà que je suis devenue à court de tout : de souffle, de temps, d’idées. Certains soirs, je pensais même pas à allumer les lampes et Pascual me trouvait assise dans le noir. Oh, au début, il avait bien essayé de me prendre dans ses bras pour me dire que j’étais toujours sa femme même si j’avais laissé partir notre bébé mais il a senti toutes les pierres que j’avais en dedans et probable qu’il s’est écorché avec la peau délicate qu’il avait qu’un rien lui faisait des ampoules, alors il s’est éloigné et il est resté loin. »

 

          — Ah bon, je t’ai jamais raconté qu’elle avait perdu un petit ? Oui, Angèle, celle que tu appelles la mamet limonade. Remarque, c’est si vieux tout ça… A l’époque elle était pas mémé pour deux sous, elle avait dans les 20 ans et elle était jolie comme un cœur mais j’ai bien cru que ce gros malheur allait la faire venir vieille avant l’heure. Dans les premières semaines j’ai été beaucoup chez elle, je faisais ce que je pouvais pour la faire penser à autre chose, j’ai même proposé de l’accompagner voir le curé, c’est dire ! Et la Colonelle y est allée aussi mais comme elle a emmené son minot cette gourdasse, ça a pas été une réussite. De toutes façons, tu aurais aussi bien pu pisser dans un violon pour ce qu’elle réagissait ! C’était comme si elle entendait plus rien, qu’elle voyait plus rien, qu’elle sentait plus rien. Oh, elle souriait tout pareil qu’avant, c’était même tout ce qu’on reconnaissait, mais ça te serrait le cœur. Faut dire qu’à l’époque — je te parle des années 20, la dépression, ça existait pas encore ; on parlait de neurasthénie et basta. Et Pascual, ce grand gaillard, lui aussi il te serrait le cœur. Et puis il a commencé à beaucoup venir à la maison, le soir après le travail. Mon frère était content, il lui apprenait tout ce qu’il savait faire avec des pinceaux et des espèces de peignes en cuivre qui dessinaient des marbrures sur la peinture et Pascual, le pauvre bougre, il refaisait tout, le dimanche, avec l’idée de faire plaisir à Angèle. Je me souviens de deux tables de nuit qu’il a fabriquées dans des espèces de bidons cylindriques en bois. Que j’ai pas la moindre idée de l’endroit où il les avait trouvés ni de ce qu’ils avaient contenu. Toujours est-il qu’il les a découpés soigneusement pour faire une porte sur les trois quarts de la hauteur, une vraie porte qui se fermait par un petit loquet et qui pouvait cacher un vase de nuit, et au-dessus, il a réussi à faire un tiroir. Il a verni le tout si bien qu’on aurait dit de l’acajou et il a peint le dessus pour que ça imite le marbre. C’était tellement réussi et plus vrai que nature qu’on en a été estomaqués ! Parce qu’il a tout préparé chez nous pour qu’Angèle ait la surprise, je te prie de croire qu’il y a mis du cœur et du temps. Après, Paul et lui buvaient un pastis et il rentrait chez lui à pas d’heure. C’est le pastis qui m’a alertée ; oh, il était beaucoup allongé mais, tout de même, mon frère et lui, c’était pas le genre à prendre le pastaga tous les soirs. Et puis voilà que la vieille Maria est morte, la mère de Pascual, et je l’ai entendu dire à mon frère : « Je comprends pas, elle a pas eu un mot et, pourtant, elle l’aimait bien ma mère : ben, quand on l’a enterrée, elle a pas eu une larme, elle qui pleurait pour un oiseau mort. Tu veux que je te dise, Paul, je sais plus que faire… ».

           J’ai jamais eu une grosse patience, tu le sais ma grande, pour les gens qui s’écoutent, alors ça faisait quelques semaines que j’avais pas été la voir mais, là, je me suis dit qu’il fallait que je la secoue comme il faut et j’y suis allée dès le lendemain matin. Il était pas trop bonne heure mais la vaisselle du petit déjeuner était encore sur la table, le lit pas fait et les tables de chevet de Pascual, Ô pauvre ! il y avait rien dessus, que de la poussière. « Je sais, qu’elle me dit, mais tout me pèse, Honor, je peux plus avancer, j’ai trop de poids. » La colère m’a prise, je l’ai plantée sans ménagements devant une glace : Regarde-toi, tu ressembles à un stoquefiche, tu as les yeux qui te mangent la figure, tu as tellement maigri que tu ferais bien de pas sortir la prochaine fois que le Mistral souffle, et tu me dis que tu te sens lourde ! Et Pascual, qu’est-ce que tu lui donnes à manger, des regardelles ? Lui aussi, il est maigre à faire peur. Comment ça, s’il s’est plaint ? Dis, tu le connais pas peut-être, tu le sais pas que c’est pas son genre ? Mais j’ai pas les yeux dans ma poche ! Qu’est-ce que tu cherches, dis, qu’il te laisse ? Ça fait six mois que Dieu t’a pris ton petit, tu veux te revenger en tuant ton mari ou quoi ? Tu peux bien te signer, je sais ce que je dis. Ton bébé est mort, c’est un grand malheur mais, même si on vous enterre tous les deux, ça te le rendra pas ton niston ! Et j’ai continué comme ça un bon bout de temps, je te prie de me croire, je crois que je me suis arrêtée quand j’ai plus eu de souffle. Je sais pas si c’était ce qu’il lui fallait mais toujours est-il que, petit à petit, Pascual est moins venu chez nous et il s’est un peu remplumé. Je me suis pensé qu’elle avait retrouvé le chemin du fourneau et que ça allait leur faire retrouver le chemin d’autre chose. Ils étaient jeunes tous les deux mais faut croire que cette grosse peine qu’elle a portée pendant des mois et qui a jamais complètement fondu a pris la place de tous les enfants à venir. C’est compliqué ces choses-là, même chez les bêtes. Té, j’ai eu une chatte, elle a jamais compris qu’elle allait faire ses petits, elle croyait qu’elle avait mal au ventre, probable ; pourtant elle avait sa mère qui essayait de la ramener à la corbeille mais va te faire lanlaire, elle les a fait en courant dans la pampa et ils sont tous morts. Avec une autre, ça a été le contraire ; elle a eu qu’un petit et elle est devenue folle d’amour. Elle passait son temps à le laver, le chaton était trempé en permanence, tant et si bien qu’elle a fini par l’éventrer et elle l’a en partie mangé. Pour Angèle, il n’y en a jamais eu d’autre. A part ceux qu’elle a gardés et, comme c’est moi qui ai donné son nom à la première voisine qui cherchait à faire garder son petit, je me dis que, peu ou prou, je lui ai fait du bien… Et, vois comme c’est drôle les gens. Elle qui était timide comme tout et qui se mettait à trembler pour un rien, quand il s’agissait des enfants, elle craignait plus personne. Il faut dire qu’elle avait pas beaucoup d’instruction. Son mari lui avait appris à lire les grosses lettres des journaux mais, quand elle avait déchiffré un titre, c’était le bout de ses talents. Alors il lui semblait toujours que les gens en savaient plus long et qu’ils allaient se moquer d’elle. Mais  quand il fallait défendre ses petits – que c’étaient même pas les siens – on aurait dit une vraie tigresse ! Va comprendre !

          Comment ça, si je crois en Dieu ? C’est l’histoire du bébé d’Angèle qui te met ça en tête, tu crois pas qu’on a assez parlé de choses tristes pour ce soir ? Tu ferais mieux de me servir un doigt de vin de figues, on a besoin de se remonter. Remarque, pour revenir à Angèle, quand elle t’invitait à manger ses farcis, t’étais toute prête à croire au Bon Dieu et même à ses Saints ! Bon, si tu veux savoir, pour Dieu, ça dépend des jours et des circonstances, comme pour beaucoup de gens, je suppose, et les circonstances, ce jour-là, c’est qu’Angèle y croyait, alors j’allais pas me gêner ! Même les professionnels de la chose ne semblent pas plus avancés si j’en juge par mes amis curés. Ce n’est pas la peine d’ouvrir la bouche qu’on croirait que tu as vu un âne voler : oui, j’ai eu des amis curés et c’étaient des bons, des bons amis et des bons curés. Le premier, tu l’as pas connu et c’est dommage parce qu’il t’aurait plu, il était un peu folklo, comme tu dis. C’est sûr qu’il préférait les oursins et la mer aux grenouilles de bénitier, il avait un pointu et dès qu’il avait dit sa messe le dimanche, zou, il disparaissait ! Mais quand même il s’occupait bien et des grenouilles et des pauvres gens. Il en est mort de sa passion, ce pauvre crétin : un jour il est pas remonté. Bah, m’est avis qu’il est mort heureux. L’autre, il s’appelait Jean et tu l’as vu une ou deux fois mais t’as jamais deviné qu’il était curé. Quand il passait quelques jours ici, il était en short et il faisait son tour de vaisselle comme tout le monde, dans les deux bassines sur la table dehors. Lui, c’était pas du tout le genre athlète, c’était plutôt un intellectuel avec des diplômes long comme le bras en histoire même s’il la ramenait jamais. C’est par sa mère qu’on s’est rencontrés dans les années cinquante. J’ai fait un séjour dans une pension de famille du Jura pour me remettre d’une mauvaise grippe et elle y était pour le même genre de raison, si je me souviens bien. Ce que j’ai pu m’emmouscailler dans cette pension ! Et la mère de Jean, comme compagnie folichonne on pouvait rêver mieux ! Oh, une brave femme, je dis pas, mais bigote, coincée de partout, emmerdante comme la pluie, et geignarde avec ça, sauf quand elle me parlait de son fils l’abbé avec des fleurs dans la voix. Bref, l’été qui a suivi, la voilà qui me propose de me rendre visite au cabanon pour quelques jours ; te dire que j’étais enchantée serait excessif mais bon ! Elle était tellement contente de me dire que son fils la conduirait mais qu’il ne pourrait pas s’attarder à cause de ses ‘devoirs pastoraux’. Une fois que j’ai eu connu Jean il ne m’a pas fallu longtemps pour être convaincue que jamais il n’aurait employé une expression pareille, mais passons. La vérité, c’était que le Jean en question s’imaginait qu’une amie de sa mère devait lui ressembler et qu’il avait prudemment pris ses précautions pour ne pas avoir à se coltiner deux vieilles du même tonneau. La charité chrétienne a ses limites ! N’empêche, le jour où il m’a livré le paquet, je l’ai retenu à déjeuner et, ma foi, ça a dû lui ouvrir des horizons parce qu’un peu plus tard dans la saison, il est revenu me voir mais tout seul et ça a été le premier d’une longue série de séjours au cabanon et le début d’une solide amitié. Angèle l’adorait et, quand il venait, elle se débrouillait pour prendre le trolley et arriver au port à l’arrivée des pêcheurs et elle lui cuisinait une belle dorade, avec juste ce qu’il fallait de fenouil dans le ventre, parce qu’elle savait qu’il adorait ça. Ben, tu vois, même lui, un jour, il m’a dit : « Peut-être qu’après, il n’y a rien. Peut-être qu’un homme qui meurt, c’est juste une place qui se libère pour un enfant à venir et, si c’est le cas, c’est bien aussi ». J’y ai souvent repensé par la suite et, lorsqu’il est mort, à même pas soixante ans, je me suis demandé à quoi pouvait ressembler le petit d’homme à qui il avait laissé sa place… En tout cas, je suis certaine que c’était quelqu’un de joyeux. (à suivre)

        C. Musard