Les Vieilles (pierres) 7

                                                                    III

Arrivée chez Honor, elle s’assoit au bord de la terrasse, joint les mains à la hauteur de son visage et entre ses paumes enserre la flèche du cyprès qui s’élance depuis la restanque d’en dessous. Elle doit pencher la tête loin en arrière pour y parvenir tant il a grandi et elle murmure : « Et donne-nous l’exemple de ta rectitude ». Puis elle s’ébroue et s’élance dans le sentier, précédée avec enthousiasme par le chien qui n’aime pas les trop longues pauses.

                                                             Les vieilles

« Mes pauvres amies, si vous saviez comme je m’en moque de cette pierre à évier… Je sais que, pour vous, j’ai toujours été un peu trop attachée aux biens matériels et c’était plus facile de vous le laisser croire. Pourtant vous avez été ce qu’on appelle des amies, je suppose ; et même tout ce que j’ai connu dans le domaine. Mais on ne se disait pas tout pour autant. D’abord, nous n’étions pas du même milieu… (Gaby, tourte molle, arrête de singer le colonel !) Il y a surtout que j’étais d’un naturel peu loquace, ou qu’on m’avait appris à le devenir. Je ne sais plus. Comme pour vous, ce qui s’est passé avant mon arrivée ici n’a guère laissé de trace. A peine quelques images confuses : un appartement dans le faubourg chic de cette ville, des réceptions où les hommes étaient en uniforme et les femmes embijoutées et où tout le monde avait l’air de me considérer de haut. Lui surtout, avec ses dix bonnes années de plus que moi. Et puis la guerre… Il me semble que ce fut une époque reposante : plus de réceptions, plus d’homme… Ou si rarement ! Et toujours de bonne humeur quand il revenait, plein de lui-même, de la grande estime où le tenaient ses supérieurs, des conseils qu’il leur prodiguait et qu’ils écoutaient toujours avec déférence… Pauvre jobastre ! Et quand il a été promu lieutenant-colonel, le cul ne lui touchait plus la chemise, comme dit Honor ! C’est à ce moment-là qu’il m’a mise enceinte. Une autre image, c’est celle d’un médecin militaire penché au-dessus de mes cuisses et qui me houspille parce que ça ne vient pas vite. A l’époque, on parlait du ‘mal joli’, me semble-t-il, et on était censé l’oublier instantanément ; « Foutaises ! » aurait-il dit mais, bien entendu, pas à ce sujet-là. Moi, j’étais contente quand même d’avoir un enfant et que ce soit un fils. Quant à lui, évidemment, il jubilait et c’est dans sa jubilation qu’il a acheté La Castille. Je lui ai suggéré que 20 ha, c’était peut-être un peu grand pour nous, qu’il faudrait du personnel pour s’occuper de la terre, que c’était loin de la ville, mais il n’a pas voulu en démordre. Il allait passer colonel incessamment, il connaissait un homme politique qui allait conquérir la mairie et était plein de projets pour la ville dont une nouvelle route à flanc de colline ; les voitures arriveraient bientôt devant chez eux et ils auraient toute la place requise pour recevoir ses relations comme il convenait. Sauf qu’après la guerre, tous ces beaux officiers se sont souvenus qu’il était sorti du rang et qu’il n’était pas, quoi qu’on en dise, tout à fait du même monde, surtout dans une ville où il n’y en a que pour la Marine. Alors il a viré à l’aigre et quand l’armée lui a fait comprendre qu’il serait peut-être bien avisé de faire valoir ses droits à la retraite, il l’a prise, la rage au cœur, et il l’a prise au sens littéral : à 47 ans, il s’est consacré exclusivement à la culture de son ressentiment. Moi, je ne m’en faisais pas trop. J’avais une trentaine, une santé à toute épreuve et, bien sûr, le petit. Et je me plaisais bien dans cette campagne, finalement. J’aimais m’occuper de la maison… Pas avec la passion qu’y mettait Angèle, ça non, mais c’était propre et accueillant. J’aimais surtout faire de grandes promenades dans la colline. Pour moi, ce caillou offrait tous les paysages lointains que j’imaginais : le désert quand la terre rouge se crevassait en été et que les feuilles tournaient au vieux papier craquelé, près de tomber en poussière, et gémissaient après la pluie ; la montagne, les rares fois où la neige est tombée et a métamorphosé les figuiers de barbarie en silhouettes inquiétantes ; et même une Inde en miniature quand l’automne apportait des trombes d’eau, violentes comme la mousson, qui faisaient tout fumer sous leur assaut… De temps en temps, je descendais en ville et les revendeuses du Cours s’extasiaient sur les boucles de l’enfant, sur son sourire, sur tout ce qui peut ravir une mère et je les trouvais d’une grande perspicacité. Ce que j’ai pu le caresser, ce petit ! C’était la première fois que je pouvais câliner quelqu’un à ma guise, le toucher, le cajoler sans entendre une voix couper court : « Les caresses de chien, ça donne des puces ! ». D’où vient-elle, cette voix-là ? Et ma voix, la mienne, ma musique personnelle, où est-elle ? Il me semble souvent que je n’ai plus que les mots des autres… J’avais sans doute tort de ne pas m’en faire. Un jour, mon époux a déclaré qu’un garçon de 5 ans passés ne devait plus traîner dans les jupes de sa mère toute la journée. Il a secoué son inertie, réduit sa consommation d’alcool et s’est mis en tête de lui inculquer les disciplines indispensables : l’Histoire (les grandes batailles et les hauts faits d’armes), l’arithmétique, la chasse, la nage ; tout ce qui lui permettrait d’intégrer une école où l’on ferait un homme de lui, c’est-à-dire un soldat et un officier. Pour la nage, ce fut vite réglé : il a choisi une falaise pas trop haute et l’a balancé à la mer. Oh, il a appris à nager, c’est certain, mais il en a gardé une méfiance insurmontable à l’égard de son père. Ce qui ne l’empêchait pas de vouloir lui complaire. Je suppose que, pour ce petit garçon, c’était la seule façon de survivre. Et même si les premières sorties de chasse furent atroces pour un bambin à qui j’avais inculqué l’amour des bêtes, il s’appliqua. C’était pitié de le voir déchiré entre son envie de venir se réfugier dans mes bras et peut-être d’y pleurer longuement et les regards qu’il lançait à son père pour quémander son approbation. Lui qui avait babillé très tôt, qui jacassait du matin au soir, il n’a presque plus rien dit et je n’ai plus entendu son rire qui dévalait les restanques en cascades. J’ai cru qu’il allait tomber malade. Il s’est contenté de se refermer sur lui-même, à égale distance d’un père qui lui faisait peur et d’une mère qui l’avait trompé. Je suis certaine que c’est ce qu’il s’est dit, que je lui avais fait croire que la vie était douce et qu’il ne m’a jamais pardonné. Et c’est vrai que je ne me suis pas interposée entre eux deux. Par manque de confiance en moi, sans doute, de crainte de finir par lui donner de ces puces contre lesquelles on m’avait mise en garde. Et puis, au fond de moi, j’étais probablement persuadée qu’un homme était plus apte qu’une femme à bien élever un garçon et je ne voulais pas imposer à ce pauvre petit des loyautés incompatibles. Si bien que je n’ai rien dit non plus quand il me l’a envoyé dans un internat renommé tenu par des frères maristes. Là-bas, je ne sais pas quel salmigondis il a pu faire entre ‘Marie-pleine-de-grâce’ et ‘Notre-Père-qui-êtes-aux-cieux’ mais le menu lui est resté sur l’estomac, c’est certain. Et il ne m’a pas pardonné… Oh, vous étiez là !

— Comme si on était jamais ailleurs. Surtout avec cette chaleur, qu’on se croirait déjà en été alors qu’il s’en faut de plusieurs semaines. Même ton chêne pénèque. Et toi aussi, à force de remâcher tes vieilles histoires.

— Je n’ai rien d’autre à mâcher.

— Moi, je crois qu’il t’aimait, ce petit. On aime toujours sa mère.

— Crois-le, Angèle ! Toi, un jeune venu t’escagasser chez toi à coups de couteau, tu lui aurais trouvé des excuses ! C’est plus de la bonté, c’est de la couillonnade.

— Peut-être, Honor, mais tu m’enlèveras pas de l’idée qu’il y a plus de braves gens que de mauvais et les minots, sous leurs airs, ils tremblent dans leur culotte à propos de tout ; alors, si tu as l’air de les prendre au sérieux, si tu les rassures mine de rien, ils te mangent dans la main.

— Il faudrait qu’ils aient un appétit d’oiseau…

— Ah taisez-vous donc toutes les deux, vous le savez que vous ne serez jamais d’accord. Mais vous m’avez fait du bien avec vos bêtises ! Figurez-vous que, l’autre matin, j’ai eu de la visite.

— La fada au chien ? — Non, un homme. — Quel genre ?

— Comment veux-tu que je le sache ! Un bonhomme sans âge, avec une barbe et une guimbarde qui est arrivée ici, je ne sais par quel miracle : vous avez vu les ornières sur la piste ! Bref, il l’a garée juste en dessous et il a fait tout le tour de la maison.

— Vu ce qu’il en reste, ça a pas dû lui prendre longtemps ! — Comme tu veux, Honor sauf que, justement, il s’est attardé une bonne heure. Il a été voir le puits, il a marché sur les gravats, il s’est assis sous le chêne un moment…

— Mais enfin, Gaby, c’était un promeneur.

— Les promeneurs, ils promènent à pied, pas en voiture. Et puis il avait un air… je sais pas vous dire… un air… satisfait. Comme s’il était arrivé où il voulait. …….

— Tu crois pas, des fois…. ?

— Qu’il aurait acheté La Castille, c’est à ça que tu penses, Honor ?

— Taisez-vous donc, toutes les deux ! Comme si quelqu’un allait acheter une ruine plantée sur un terrain classé et donc sans valeur ! Vous rêvez ou quoi !

— Tu as une autre activité à nous proposer ? N’empêche, Gaby, je reverrais bien une grande table en bois sous le chêne…

— Et des fauteuils en osier comme les miens ! Tu te souviens, Gaby, comme on était bien assis dedans ! En fin de journée, quand vient l’heure douce, on pitait des olives et des amandons, on regardait le ciel virer au rouge et on disait : « Il fera beau demain ».

— Un ciel rouge, c’est du vent qui se prépare. Mais c’est vrai qu’on était bien…

— Tant, il y aurait un terrain de boules comme le mien. Ces parties qu’on a faites, le boucan, les cris jusqu’à la nuit ! Quand j’y pense ! Toutes les fois qu’on a éclairé le bouchon à la lampe à pétrole, on se voyait plus les pieds ! Qué rires !

— Entre nous soit dit, Honor, ça t’arrangeait bien qu’il fasse noir, on te voyait pas faire un pas ou deux en dehors du cercle ; ce que tu pouvais tricher !

— Moi ? Jamais de la vie ! C’est l’envie qui te fait déparler parce que tu as toujours joué comme une gamelle. Tu aurais raté une vache dans un corridor !

— Et il y aurait peut-être des petits… et une balançoire dans l’olivier ; celui qui a une grosse branche bien horizontale, Gaby ; qu’on la dirait faite pour.

— Allons, tu sais bien qu’elle est creuse depuis l’année du grand gel, ce serait pas prudent d’y accrocher une balançoire. Remarque, des arbres solides, le colline en manque pas, le cyprès d’Honor, la vigne d’Angèle, mon chêne, pour ne parler que d’eux. Et dire qu’à une époque, on se flattait d’avoir un toit solide au-dessus de la tête ; on faisait une belle brochette d’andouilles, au fond.

— De chèvres, plutôt. Ce qu’on a pu courir les chemins ! Va que je monte et que je descends et que je saute les restanques ! C’est bien simple, sans nous, la colline serait inaccessible. A force d’aller les unes chez les autres, on a ouvert des sentiers qui ne se sont jamais refermés ; les gens les utilisent comme s’ils avaient notre mémoire dans les agacins…

— Baste, même s’ils avaient deux pieds à chaque jambe, il nous en resterait toujours assez de la mémoire.

— A une époque, tu étais bien contente d’en avoir six et quatre avec des sabots quand c’était Lascar qui te portait ! Et, tout le long du chemin, les mères se faisaient un malin plaisir de brailler pour rameuter leurs mômes : « V’là le colonelle qui passe ! Dépêche, cours vite me ramasser son crottin ! »

— Pfft, les imbéciles ! Et vulgaires…

— Vaï, ce n’était pas méchant. Et c’est vrai que le crottin, y’a rien de mieux au potager. Et puis c’était le dernier âne de la colline.

— Ce que je l’aimais cette bête ! Il n’y avait pas plus doux. Et joli, avec son étoile blanche sur le front ! Tu te souviens, Gaby, comme il aimait que tu le brosses ?

— Oui, je me souviens, Angèle. Dix ans, on a couru les chemins ensemble et, quand j’avais mal au dos, c’était à croire qu’il le sentait et qu’il évitait les pierres exprès. Si je ne l’avais pas enfermé dans son enclos, ce matin-là…

— A l’heure qu’il est il serait tout autant mort. Alors n’y pense plus. » (à suivre)

C. Musard