les Vieilles (pierres) (5)

Alors, elle était revenue. Un peu pour la source et aussi un peu pour se donner la possibilité de savoir si cette vieille était désagréable comme la plupart des vieilles qu’elle avait eu l’occasion de connaître ou si elle était… intéressante. Mais surtout elle était revenue pour le plaisir de prononcer un nom aussi beau, chic et distingué et qui allait si bien avec les cheveux absolument blancs de la dame. Honor, c’était doux comme un soupir, ça lui rappelait la « belle et sombre veuve » de Vigny qu’elle avait découvert au lycée l’année précédente. Même à Paris, aucune de ses copines ne portait un prénom pareil. Si elle avait su que c’était bêtement le diminutif d’Honorine elle en aurait été fort déçue. Mais elle ne l’apprendrait que bien plus tard ; à ce moment-là, elle aurait eu le temps de constater qu’Honor n’était ni chic ni distinguée ; veuve, certes, mais ni sombre ni belle. Et à ce moment-là, ça n’aurait plus la moindre importance car une amitié improbable s’était nouée entre elles. Malgré le gros demi-siècle qui les séparait, elles s’étaient rapprochées petit à petit dans le même temps qu’elle perdait de vue ses copains de la colline et, chaque été, tant que ses parents continuèrent à louer pour les vacances, elle passa de plus en plus de temps au cabanon d’Honor. C’était un univers farfelu et foutraque. Honor n’y vivait qu’à la belle saison — pour la mauvaise elle avait un appartement en ville — et c’est peut-être pourquoi le cabanon ne ressemblait pas à une vraie maison, pas à une maison sérieuse en tout cas, avec les contraintes que cela implique : fermer la porte en partant, faire le ménage, épousseter les meubles. Des meubles, d’ailleurs, il en contenait peu et qui semblaient arrivés là par hasard. La cuisine, c’était une cabane en planches goudronnées, séparée de la maison elle-même par un somptueux plaqueminier dont le feuillage flambait à l’automne pour ne laisser sur les branches que les kakis muscat qui se repéraient de loin comme un bouquet de lampions orange. Cette cabane abritait toutes sortes d’objets bizarres en dehors d’une cuisinière à bois Godin (modèle Colinette émaillé!), Vieille cuisinièred’un établi sur lequel Honor préparait les hachis d’herbes, les pâtes à beignets et la brandade : des vieux outils, des paniers, de multiples boîtes ayant contenu des biscuits Brun soigneusement étiquetées (Clous à détordre, lampions et, même, petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien), des fioles au contenu mystérieux (« Ça ? c’est de l’huile dans laquelle on a noyé des scorpions. En mourant ils ont lâché leur venin et, en cas de piqûre, ça fait antidote. Enfin, en principe… Remarque, j’ai jamais connu personne qui se soit fait piquer »). On aurait dit un rêve d’enfant, cette cabane avec son petit guéridon en fer sur lequel on pouvait manger ‘pour de vrai’, sa chaise de nourrice en paille de couleur et, à l’extérieur, juste devant, une table en bois avec deux bassines en plastique où faire la vaisselle ‘pour de vrai’. C’est là qu’elle trouvait Honor le plus souvent si elle arrivait dans la matinée et la première fois qu’elle avait été invitée à manger ‘ce qu’il y avait’, voulant être polie, elle avait dit qu’elle aimait tout pour se faire instantanément rabrouer : « Tu veux rire, j’espère ! Moi, les gens qui me disent qu’ils aiment tout, c’est kif-kif mange merde ! ». Quand elle y repensait, elle les avait accumulées, lors de ce premier repas en commun ! Sur la restanque en contrebas, juste dans l’axe de la terrasse, s’élevait la flèche d’un cyprès et elle avait eu le malheur de dire que c’était un peu dommage, qu’il bouchait la vue… « Dis, si tu veux la voir, la mer, tu te lèves, tu fais deux pas à droite ou deux pas à gauche et tu la verras sans emmerder les arbres ! » Devant tant de virulence, la p’tite était restée interloquée. Décidément, cette vieille était désagréable ; mais ses beignets d’aubergines étaient intéressants, drôlement ! Elle apprendrait vite qu’Honor pouvait être d’une parfaite mauvaise foi et qu’elle ne reconnaissait jamais être dans son tort. Sans doute y repensait-elle malgré tout car, parfois, elle se justifiait, des semaines plus tard et à propos de tout autre chose, l’air de rien. Si elle arrivait chez Honor en fin de journée, elle découvrait parfois des visiteurs sur la terrasse. C’était Sira le plus souvent et, dans ce cas, elle se trouvait quelque chose d’urgent à faire un peu plus loin — se tremper les pieds dans le lavoir, par exemple — pour échapper aux questions abruptes et aux longues tirades que lui adressait la vieille dans un mélange de piémontais et de français auquel elle ne comprenait strictement rien. Cela ne semblait pas gêner Honor (« Depuis le temps qu’on se connaît avec Sira, elle pourrait bien me parler en javanais que je suivrais quand même ! »). De loin en loin, c’était un affreux bonhomme qu’on appelait Popeye à cause de sa gueule impossible sauf que lui ne fumait pas la pipe ; c’était pire, il chiquait ! C’était aussi le plus proche voisin d’Honor et il lui rendait des services, il taillait les vignes, il vidait la fosse d’aisances, le tout contre quelques verres de vin parce que sa femme le tenait court et les lui comptait. Elle croit se souvenir qu’elle est morte brutalement mais que lui n’a pas profité longtemps de sa liberté parce que sa fille l’a installé chez elle vite fait ; de peur qu’il lui boive l’héritage, ajoutait Honor avec un ricanement. Elle ne l’aimait pas trop parce qu’il avait tendance à s’attarder dans l’espoir d’un autre coup à boire et que cela repoussait d’autant le moment où elle se retrouverait en tête à tête avec Honor. De surcroît, quand il se décidait enfin à partir, il insistait pour l’embrasser et elle n’appréciait ni son haleine ni sa façon de faire glisser sa bouche de sa joue au coin de ses lèvres. Vieux satyre ! Plus rarement encore, quelques connaissances de la ville montaient jusqu’au cabanon d’Honor à la fraîche et elle se retrouvait réquisitionnée pour une partie de pétanque. Ce qui ne l’enthousiasmait que modérément ; ces gens n’étaient pas aussi vieux qu’Honor , bien sûr, mais ils l’étaient suffisamment pour la traiter en gamine (« Sans te commander, petite, tu peux me rapporter mon fichu que j’ai laissé sur la terrasse ? ») à une époque où, justement, elle avait la conviction de ne plus en être une. Une seule fois — elle devait avoir 18 ou 19 ans — elle avait trouvé Honor en compagnie d’un homme dans la force de l’âge, très brun, très beau et très renfrogné. Il lui avait été présenté comme un « ami médecin » mais sans plus ; lui ne s’était pas attardé et elle ne l’avait pas revu. Mais elle avait eu le temps de se rendre compte que, celui-là, Honor devait l’apprécier parce qu’elle l’appelait « mon fils », elle qui n’en avait jamais eu. C’était un signe qui ne trompait pas. Le plus souvent, quoi qu’il en soit, Honor était seule et assise, comme la première fois, sous les micocouliers, coiffée d’un chapeau de paille et habillée d’une des multiples blouses qu’elle coupait et cousait elle-même toujours sur le même modèle; dépourvue de boutons, elle se croisait sur le ventre et tenait en place grâce à la ceinture qui passait par une fente laissée dans la couture sur le côté. Et elle était toujours munie d’une poche dans laquelle Honor accumulait des chiffons à usages multiples, et souvent inavouables, des bouts de raphia et d’épaulettes de lingerie pour attacher les branches de géraniums qui fléchissaient sous le poids de la fleur. Ces blouses la libéraient du besoin d’avoir à choisir sa tenue le matin. Elle enfilait la même que la veille et tout était dit, elle pouvait passer à autre chose. Quand elle apparaissait au bout de la terrasse, Honor disait au chat confortablement installé sur ses genoux : « Par exemple, vois qui nous arrive ! ». Et c’était tout. Dans ce pays où on a la bise presque obligatoire, elles n’étaient ni l’une ni l’autre prodigues en caresses et, pendant des années, ne s’étaient pas embrassées mais, à l’heure du dîner, Honor sortait deux assiettes. (à suivre)

C. Musard