Les Vieilles (pierres) 21

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         Elle a quitté la route goudronnée. En abordant la piste, elle accélère le pas et se met à apostropher le chien. La reine des gourdes, voilà ce que je suis ! De la crème… d’andouille, Honor avait rais… son ! Donne-moi une seule… excuse… pour rentrer… à Paris, une seule. Elle s’assoit au bord du chemin pour reprendre haleine mais elle continue à parler. OK, on est censé m’y attendre, à Paris, mais j’ai l’impression très nette qu’on commence à se lasser et, même, qu’il a trouvé à se délasser ailleurs. Pourtant, au départ, il trouvait que c’était une bonne idée de nous séparer un peu : ça nous empêcherait de devenir des vieilles habitudes l’un pour l’autre… Tu parles ! Bon, c’est vrai que j’ai un peu joué les prolongations… Dans le fond, tout ça, c’est ta faute, le chien ! Allez, viens, on se gèle. Tu te rends compte, mon bonhomme, si j’achète… le cabanon, on pourra… continuer à balader ensemble ; tant… ta maitresse me laisse… te garder ! Et je garde… aussi les chatons. Oh, c’est pas une raison… Bon Sang, toujours aussi… raide, cette portion… pour faire la gueule ! Tu finiras sûrement par les apprécier. Elle rit et le chien penche la tête sur le côté, pas certain d’avoir tout compris mais rassuré par l’intonation générale. Le petit portail est en vue et on entend déjà des piaulements affamés.

       Malgré les mauvaises langues, février a tenu ses promesses. Il fait froid mais il n’a pas gelé. Les amandiers défleurissent, la floraison blanche des lauriers-tins prend la suite. Les chatons s’accrochent à son jeans pour se hisser jusqu’au guéridon puis se laissent tomber en vrac quand elle dépose la gamelle sur le sol. Elle n’a pas tout à fait repris son souffle mais elle ne peut pas rester en place. Au lieu de s’asseoir, elle arpente la terrasse, s’immobilise face au cyprès (Honor-ronor-ronor), lui tourne le dos, s’approche de la souche d’olivier; sa main se referme sur la clé de la cabane et elle se met à crier : Honor, écoute, j’ai une surprise, j’ai pensé, je veux vivre ici, je veux vivre au cabanon ! Les chatons détalent et elle se prend à rire de nouveau, un peu inquiète soudain à l’idée que Popeye ou un promeneur ait pu l’entendre…

                         

                         Les vieilles

         « Qu’est-ce qu’il lui prend à cette fadade ? Qu’elle articule pas et que je comprends rien ! A moins que je sois devenue comme Angèle sans m’en rendre compte ? Mais ça me rappelle ma petite, quand elle arrivait au portail ou au bout de la terrasse et qu’elle se mettait à brailler parce qu’elle avait quelque chose d’urgent à me dire. C’est drôle, il y a un moment dans la vie où les nistons savent pas marcher sans courir et, plus tard, les jeunes savent pas parler sans hurler. Après, ça leur passe… Toujours est-il qu’avec elle, c’était toujours urgent, une idée qui lui était venue, un poème qu’elle avait lu, une information qu’elle avait entendue. Ecoute ça, Honor, écoute, c’est beau ! C’est pour des moments comme ça que je l’aimais, malgré le hurlement : ‘Une vie réussie est un rêve d’adolescent réalisé à l’âge mûr’, c’est Vigny qui a dit ça, hein que c’est beau ! Oui, petite, c’est beau… mais c’est faux. L’âge adulte, c’est la fin des rêves justement mais personne ne te le dira et surtout pas moi. Et peut-être qu’un rêve d’enfant, il n’y a rien de plus dangereux à réaliser. Souviens-toi des palais que tu construisais en alignant des pierres sur le sol, eh bien ils étaient magnifiques justement parce qu’ils n’avaient pas de murs. A partir du moment où tu y mets des murs, tu  te retrouves emprisonnée et adieu Berthe. Des fois je me suis pensé que même les murs du cabanon, ils ont fini par m’enfermer… »

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         « Finalement, elle a raison, Honor, elle est aussi jobastre que son chien, cette femme, et moi aussi jobastre que les deux réunis ! Mais c’est leur faute aussi, a-t-on idée de courir les chemins à toute heure et par tous les temps ! Ils sont arrivés si vite dans le virage que j’ai bien cru que c’était lui qui revenait pour reprendre les choses là où il les a laissées. J’en parle plus aux autres parce que je sens que je les énerve, mais je me fais un brave souci. C’est pas possible qu’il me laisse en plan pour de bon ; pas avec ce que ça lui a coûté de temps et de sueur. Même s’il a été fatigué, il aurait pu venir jeter un coup d’œil, surveiller un peu qu’on lui volait pas les tuiles et les sacs de ciment qu’il a entreposés à l’abri. Ou alors il en a eu assez d’être dérangé ; par cette femme, justement, si ça se trouve ! C’est vrai, il y a des gens qui respectent pas le travail des autres. Si je pouvais, je lui ferais passer le goût de venir fureter par ici, à elle et à son cabot qui lève la patte n’importe où ! Sans compter qu’elle est pas seule à roder chez moi, il y a les chasseurs, les ramasseurs de pissacans à l’automne — les Parisiens ont beau dire que ce sont des bolets, c’est mauvais comme tout, ces champignons ; à peine tu les mets dans la poêle, ça se met à pisser comme un homme et il ne te reste plus que de l’eau mais, du moment que c’est gratuit, il y a des gens qui mangeraient n’importe quoi… Ensuite, il y a les amateurs d’asperges sauvages. Ça, je dois dire… C’est Angèle qui m’a appris à les cueillir et à les préparer (« L’important, c’est de se lever bonne heure pour arriver avant tout le monde. Tu prends juste la pointe des tiges, tu laisses le reste de façon à ce que ça repousse l’année d’après et, quand tu en as une grosse botte, tu casses un œuf dessus et tu te régales ! »). Oui, dans le fond, il y a un monde fou dans cette colline. Alors s’il est un peu ermite de caractère, il aura peut-être changé d’avis… Mais je peux pas le croire. »

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       « Bou Diou, j’en tremble encore! Quelle idée aussi d’aller guetter son arrivée à cette femme ! Qu’elle est peut-être fadade, comme dit Honor ! Et, ce matin, sûr qu’elle en avait l’air, à grimper à cette allure ! J’ai cru qu’elle courait, c’est ça qui m’a donné le bàti-bàti, j’y peux rien, ça me reprend à chaque fois, avec le même affolement de partout, comme si le temps s’était arrêté. Il faut dire qu’à la lumière de ce matin, on pourrait croire que le printemps est là. Quand même, la journée était plus avancée et il faisait beaucoup plus doux puisque je l’avais baigné dans la grosse bassine en zinc. Quand il a été bien séché, j’ai passé un doigt dans le pli de son cou — Encore quelque chose qui ne m’a pas quittée, je n’ai jamais pu résister à un cou de bébé —, j’ai vérifié ses pieds et ses mains si minuscules et tellement parfaits, j’ai arrangé ses cheveux bruns sur son front, et puis je n’y ai pas tenu, j’ai embrassé son ventre en faisant des bruits , alors il s’est mis à gazouiller, à rire et à gigoter dans mes bras — Oh pauvre, la force qu’il avait à 6 mois ! — et j’ai fini par le coucher dans le Moïse de la Colonelle. Il était beau, ce berceau, tout capitonné en boutis, tellement beau que j’ai d’abord dit non à Gaby quand elle a voulu me le prêter. C’est vrai que son fils à elle avait deux ans — il était bien joli, ce petit —, il avait plus besoin de berceau mais j’avais peur de le salir, de l’abîmer et qu’on ait des histoires avec le Colonel, mais j’ai fini par accepter ; il était tellement beau dedans, mon petit prince ! J’ai attendu qu’il s’endorme sous la moustiquaire et puis je suis allée étendre mon linge, je me souviens, j’ai arraché les premiers radis de la saison, j’ai pris de l’eau au puits de ménage et j’ai passé la pièce dans la cuisine. Après, je me suis installée sur la terrasse le temps que sèchent les malons et j’ai espeillé le lapin que Pascual avait tué le matin, avant de partir au travail. Je voulais le servir le dimanche d’après. La viande, il faut que ça repose ; si on la cuisine tout de suite après avoir tué la bête on la fait venir dure. J’ai jamais su ce qu’il était devenu, ce lapin… Ce que je sais c’est qu’en rentrant, j’ai pas pu résister à l’envie de voir dormir mon petit bonhomme. Il était tellement beau quand il dormait, ma merveille, mon soleil, mais là, Oh Sainte Vierge ! j’ai tout de suite vu qu’il dormait pas comme d’habitude et quand je l’ai arraché du berceau sa tête n’aurait pas dû baller comme ça, oh Bonne Mère ! »

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        « Le cri qu’elle a poussé, Angèle, un cri, oh Madone ! que jamais j’ai pu l’oublier ! Je venais la voir, justement, j’étais à deux pas de chez elle quand elle a crié et j’en suis restée clouée une seconde au milieu du sentier avant de me mettre à courir. Je suis arrivée sur la terrasse à l’instant où elle se ruait hors de la maison, le petit dans les bras, et on a dévalé la colline toutes les deux. Quand j’y pense ! Comme on a coupé tous les virages du chemin en sautant les restanques, ça semble pas possible qu’on se soit pas étalées, mais on l’a fait jusqu’en bas, jusqu’à la place du village, celle des joueurs de boules, et on a fait irruption dans la pharmacie comme deux folles. Angèle, elle avait tellement serré son enfant dans ses bras qu’elle a eu du mal à décrisper ses épaules et ses coudes pour le poser sur le comptoir. On a beau dire mais faut croire que l’angoisse d’une mère, ça peut faire des miracles parce que j’ai jamais compris comment elle avait pu le porter, lourd et florissant comme il était et sur une si longue distance, une mistounette comme elle ! Mais le petit était mort ; pour ça, il n’y a pas eu de miracle. Bien plus tard on a entendu parler de la ‘mort subite’ des bébés mais en 1920… » (à suivre)

C. Musard