Les Vieilles (pierres) 19

         La première fois qu’ils sont arrivés sur la terrasse d’Honor ils y ont trouvé la chatte entraperçue début janvier mais, cette fois, d’une maigreur épouvantable. Elle a pris le temps de feuler à l’intention du chien qui, prudemment, a laissé les jambes de son humaine s’interposer entre la tigresse et lui, puis elle s’est dirigée vers le tas de bois à l’arrière de la cabane et, délibérément, s’est affalée entre deux buches avec un miaulement à la fois doux et impérieux : deux chatons aux oreilles démesurées se sont instantanément matérialisés et  accrochés à ses mamelles. Le repas n’a pas duré longtemps et les petits n’étaient sans doute pas rassasiés mais la chatte s’est redressée, les a envoyés bouler loin d’elle et, les pattes flageolantes, sans un regard pour eux, elle s’est éloignée. Bien entendu, elle est remontée dès le lendemain mais, en arrivant sur la terrasse, elle s’est liquéfiée: la cabane est grande ouverte. Elle attrape le chien par son collier comme pour l’empêcher d’attaquer (tu parles !) et lance « Faut pas se gêner ! » en espérant que sa voix ne chevrote pas trop ; une silhouette trapue et courbée apparaît sur le pas de porte : « Té, la Parisienne… Je savais bien que je finirais par te rencontrer, depuis le temps que tu rodes chez Honor et sans même trouver moyen de venir me dire bonjour ! 

    —  Popeye ! Je veux dire… Monsieur Balatore, je croyais que…

   — Que j’étais mort, hein ? Remarque, pour ce que je m’emmerde chez ma fille, je pourrais aussi bien… En attendant, c’est la chatte qui est morte et je l’ai enterrée. C’est pour ça que tu m’as trouvé dans la cabane, je remettais la serfouette à sa place… Heureusement que la terre est souple parce que le manche est bouffé aux mites, j’ai eu de la veine qu’il me lâche pas avant que j’aie fini ; remarque, je serais allé prendre la mienne chez moi, j’ai beau être installé en ville maintenant, je remonte souvent et j’en profite pour surveiller un peu chez Honor. Bon, c’est pas tout ça, mais il me reste à trouver les petits maintenant et ça va être mariole dans ce cafoutche ; bah, si c’est pas aujourd’hui, ce sera pour demain ; affamés comme ils sont  la peur fera pas le poids, ils vont vite sortir de leur planque… Mais non, j’ai pas l’intention de les prendre, ma fille m’en ferait une tinette et elle les donnerait à bouffer à son clébard que c’est une vraie saloperie, non il vaut mieux que je les estourbisse moi-même…  Oh dis, tu vas pas pleurer, non, que tu es un peu beaucoup grande pour ça ?! 40 ? Je le crois pas ça ! Remarque, moi je vais faire 92 à la fin de l’été, alors… Bon, pour les chats, tu fais comme tu veux mais à mon avis ils vont pas faire de vieux os. Ce matin, ils pétrissaient le ventre de leur mère en criant comme des enragés : sûr qu’elle a dû leur passer sa maladie, son infection, est-ce que je sais, moi ? Probable qu’elle a eu un petit qu’a pas pu passer et qui lui a pourri à l’intérieur et qu’elle est morte de ça : c’est même étonnant qu’elle ait duré aussi lontemps… C’est à cause des autres, probable, ils ont 5, 6 semaines, je dirais… Quand même, c’est dur à la douleur ces bêtes-là… Ma foi, tu feras un peu comme tu voudras, mais m’est avis que tu vas faire des malheureux en plus… Surtout que, à ce qui se dit dans la colline, t’es pas là pour rester… » Il s’éloigne, tout branlant, tout courbé, et elle pousse un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elle le croyait mort ou, plutôt, qu’elle l’avait complètement oublié, lui et les chiques qu’il laissait traîner sur les chaises pour les récupérer un peu plus tard !

       C’était il y a huit jours. Les chatons sont sortis d’entre les buches au bout d’une demi-heure et ont accepté sans problème la nourriture en boîte. Depuis, ils ne montrent aucun signe de maladie et elle s’émerveille de les voir s’enhardir un peu plus chaque fois pour venir à sa rencontre en piaillant, indifférents au chien qui apprécie très modérément leur insolence et leurs assauts. Quand elle s’assoit par terre, il sait qu’elle va s’attarder un long moment et préfère pousser ses explorations plus loin et seul. Et c’est vrai qu’elle ne se lasse pas de les regarder : leur voracité de tigres en miniature, leurs jeux effrénés, leurs combats pour rire et leurs escalades périlleuses, jusqu’au moment où ils s’endorment d’un coup, là où ils sont, dans un pot de fleurs vide ou à cheval sur une bûche, ou l’un contre l’autre dans le nid de chiffons qu’elle leur a confectionné. Elle repense à Popeye : elle n’en revient toujours pas de ce qu’il lui a dit. Penser que ses déambulations ont été observées et commentées ! Elle qui se croyait oubliée de tous dans la colline, croyait, à vrai dire, qu’il n’y avait plus personne pour se souvenir d’elle… ( à suivre )

C. Musard