Les Vieilles (pierres) 18

              La première fois qu’ils sont arrivés sur la terrasse d’Honor ils y ont trouvé la chatte entraperçue début janvier mais, cette fois, d’une maigreur épouvantable. Elle a pris le temps de feuler à l’intention du chien qui, prudemment, a laissé les jambes de son humaine s’interposer entre la tigresse et lui, puis elle s’est dirigée vers le tas de bois à l’arrière de la cabane et, délibérément, s’est affalée entre deux buches avec un miaulement à la fois doux et impérieux : deux chatons aux oreilles démesurées se sont instantanément matérialisés et accrochés à ses mamelles. Le repas n’a pas duré longtemps et les petits n’étaient sans doute pas rassasiés mais la chatte s’est redressée, les a envoyés bouler loin d’elle et, les pattes flageolantes, sans un regard pour eux, elle s’est éloignée. Bien entendu, elle est remontée dès le lendemain mais, en arrivant sur la terrasse, elle s’est liquéfiée: la cabane est grande ouverte. Elle attrape le chien par son collier comme pour l’empêcher d’attaquer (tu parles !) et lance « Faut pas se gêner ! » en espérant que sa voix ne chevrote pas trop ; une silhouette trapue et courbée apparaît sur le pas de porte : « Té, la Parisienne… Je savais bien que je finirais par te rencontrer, depuis le temps que tu rodes chez Honor et sans même trouver moyen de venir me dire bonjour !

           — Popeye ! Je veux dire… Monsieur Balatore, je croyais que…

          — Que j’étais mort, hein ? Remarque, pour ce que je m’emmerde chez ma fille, je pourrais aussi bien… En attendant, c’est la chatte qui est morte et je l’ai enterrée. C’est pour ça que tu m’as trouvé dans la cabane, je remettais la serfouette à sa place… Heureusement que la terre est souple parce que le manche est bouffé aux mites, j’ai eu de la veine qu’il me lâche pas avant que j’aie fini ; remarque, je serais allé prendre la mienne chez moi, j’ai beau être installé en ville maintenant, je remonte souvent et j’en profite pour surveiller un peu chez Honor. Bon, c’est pas tout ça, mais il me reste à trouver les petits maintenant et ça va être mariole dans ce cafoutche ; bah, si c’est pas aujourd’hui, ce sera pour demain ; affamés comme ils sont, la peur fera pas le poids, ils vont vite sortir de leur planque… Mais non, j’ai pas l’intention de les prendre, ma fille m’en ferait une tinette et elle les donnerait à bouffer à son clébard que c’est une vraie saloperie, non il vaut mieux que je les estourbisse moi-même… Oh dis, tu vas pas pleurer, non, que tu es un peu beaucoup grande pour ça ! 40 ? Je le crois pas ça ! Remarque, moi je vais faire 92 à la fin de l’été, alors… Bon, pour les chats, tu fais comme tu veux mais à mon avis ils vont pas faire de vieux os. Ce matin, ils pétrissaient le ventre de leur mère en criant comme des enragés : sûr qu’elle a dû leur passer sa maladie, son infection, est-ce que je sais, moi ? Probable qu’elle a eu un petit qu’a pas pu passer et qui lui a pourri à l’intérieur et qu’elle est morte de ça : c’est même étonnant qu’elle ait duré aussi longtemps… C’est à cause des autres, probable, ils ont 5, 6 semaines, je dirais… Quand même, c’est dur à la douleur ces bêtes-là… Ma foi, tu feras un peu comme tu voudras, mais m’est avis que tu vas faire des malheureux en plus… Surtout que, à ce qui se dit dans la colline, t’es pas là pour rester… » Il s’éloigne, tout branlant, tout courbé, et elle pousse un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elle le croyait mort ou, plutôt, qu’elle l’avait complètement oublié, lui et les chiques qu’il laissait traîner sur les chaises pour les récupérer un peu plus tard !

            C’était il y a huit jours. Les chatons sont sortis d’entre les bûches au bout d’une demi-heure et ont accepté sans problème la nourriture en boîte. Depuis, ils ne montrent aucun signe de maladie et elle s’émerveille de les voir s’enhardir un peu plus chaque fois pour venir à sa rencontre en piaillant, indifférents au chien qui apprécie très modérément leur insolence et leurs assauts. Quand elle s’assoit par terre, il sait qu’elle va s’attarder un long moment et préfère pousser ses explorations plus loin et seul. Et c’est vrai qu’elle ne se lasse pas de les regarder : leur voracité de tigres en miniature, leurs jeux effrénés, leurs combats pour rire et leurs escalades périlleuses, jusqu’au moment où ils s’endorment d’un coup, là où ils sont, dans un pot de fleurs vide ou à cheval sur une bûche, ou l’un contre l’autre dans le nid de chiffons qu’elle leur a confectionné. Elle repense à Popeye : elle n’en revient toujours pas de ce qu’il lui a dit. Penser que ses déambulations ont été observées et commentées ! Elle qui se croyait oubliée de tous dans la colline, croyait, à vrai dire, qu’il n’y avait plus personne pour se souvenir d’elle…

                                                Les vieilles

             « — Arrête un peu, fiche-lui la paix à Gaby, à quoi ça te sert de lui répéter de faire une croix dessus et de passer à autre chose ! Elle voit pas les choses comme toi, c’est pas nouveau et c’est pas une tare quand même ! Et puis tu veux que je te dise, Honor, tu n’as jamais rien vu et ne me fais pas rire avec ton décollement de la rétine en 51 que ça n’a aucun rapport. On ne peut rien voir clairement quand on ne regarde que soi ! On s’en met peut-être plein la vue mais on se la bouche ! Parfaitement, et le plus beau, c’est que tu le sais ! C’est pour ça que tu aimais tellement raconter des histoires, pour que les autres t’écoutent et ne voient que toi. D’ailleurs, c’est pour ça que tu nous apprécies, Gaby et moi, même si tu nous considères comme des tourtes molles.

                — Eh bé, c’est toujours ma fête on dirait ! C’est pas Dieu possible, il vous a tourné la tête à toutes les deux, ce type, il vous a rendues bêtes à manger du foin ! Et tu voudrais pas que je m’énerve quand j’entends Gaby se lamenter comme une midinette qui vient de se faire planter par son amoureux ! Elle qui a toujours eu la tête sur les épaules ! Elle a besoin d’être secouée et c’est tout ; ou de rire et, pour ça, on n’a rien trouvé de mieux que les histoires, alors viens pas me reprocher les miennes ! Il y a des jours où, toutes les deux, vous me faites caguer avec votre façon de me reprocher de trop me regarder le nombril. Comme si c’était chose facile ! Il y faut de la souplesse. Et c’est très intéressant un nombril, plein de recoins tortueux ; un jour, je m’y suis trouvé une tique !

                  Et puis vous me lèverez pas de l’idée que c’est ce qu’ils préfèrent, les gens, la rigolade : qu’on les amuse, qu’on les fasse rire. La légèreté, c’est ce qu’on peut donner de mieux aux autres. Je serais née plus tard, quand les femmes ont pu travailler sans passer pour des bordilles, j’aurais fait clown, c’est te dire ! En plus, laide comme j’étais, j’aurais même pas eu besoin de me grimer, tu parles d’une économie ! Amuser les gens, c’est le contraire de l’égoïsme parce que la légèreté, c’est une denrée rare et elle se fait de plus en plus rare à mesure qu’on avance dans la vie. Plus ça va et plus on devient lourd, plus la vie devient lourde, alors si quelqu’un t’offre une histoire qui te fait oublier cette vérité-là au point que tu te mets à rire, c’est pas rien, c’est même beaucoup !

                — Peut-être … mais, quand même, je crois pas que tu as la bonne manière avec Gaby. D’abord, elle a jamais été trop portée à la légèreté, c’était pas dans sa nature ; et puis ça a toujours été une grosse sentimentale même si toi, tu l’as jamais vu. Faut dire qu’elle-même, elle a jamais voulu le reconnaître. Et je crois que ce type, comme tu dis, elle a cru qu’il allait remplacer tout les autres, ceux qu’elle a eus et qu’étaient pas des cadeaux, et ceux auxquels elle a peut-être rêvé. Un qui l’aurait aimée comme Pascual m’a aimée, qui l’aurait laissée libre comme ton frère t’a laissée libre, est-ce que je sais, moi ? Elle a été beaucoup seule, Gaby. Alors, cet homme qui a une femme et des petits, qui plaint pas son travail, elle s’est mise à compter sur lui pour la reconstruire et voilà qu’il la laisse tomber à son tour. Tu as beau dire, je comprends qu’elle soit triste.

                 — Ben les gens tristes, ça me fait caguer. »

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              Les gens tristes, c’est rien emmerdant, tu me feras pas bouger de là. A commencer par moi. Quand tu es arrivée, je virais acide et pas qu’un peu. Faut dire que la vie me faisait les brègues depuis quelques années et je me revengeais en lui tirant la gueule à mon tour mais elle s’en foutait, cette garce, et elle m’en sortait des nouvelles à chaque instant si bien que je m’étais retrouvée entourée de cadavres ou de quasi sans avoir eu le temps de dire ouf. Rappelle-toi que ça m’a pas plu du tout ! Il y avait eu mon frère, deux ans avant, et ça, bien sûr, c’était le pire parce qu’il avait toujours été là et puis parce que je me reposais de beaucoup de choses sur lui. Bref, il m’a bien manqué et il me manque encore, c’est pour ça que j’en suis réduite à faire venir des soiffards comme Popeye et bien contente encore… Il y en a eu des pires, des à qui tu savais plus quoi donner comme outil pour limiter les dégâts. Si tu as un jardin un jour, petite, même à tes amis, ne leur confie pas un sécateur ; surtout à tes amis d’ailleurs ! Entre ceux qui croient te faire plaisir en faisant du zèle et ceux qui n’y connaissent rien et ne veulent pas l’admettre, c’est toujours une catastrophe. Ou alors il faut que tu les surveilles comme le lait sur le feu si bien que tu y gagnes rien. Bref, malgré tout, il y a des moments où un homme c’est bien utile dans une maison. Surtout dehors… (à suivre)

C. Musard