Les Vieilles (pierres) 17

      — Pardon, ma puce. N’empêche, c’était long. Surtout qu’avant, il y avait eu les deux années de service. Son père avait rien voulu faire pour lui sous prétexte que l’armée réussirait peut-être là où lui avait échoué et qu’à 18 ans, il était grand temps qu’il devienne un homme. Tu parles ! Et à peine libéré à l’été 38, voilà qu’il a été rappelé à cause de Hitler. Quand l’armistice a été signé, j’ai cru qu’il allait rentrer mais c’est à partir de ce moment-là que je n’ai plus eu de nouvelles du tout. Il s’était volatilisé. Bref, quand il m’est arrivé sans prévenir, en décembre 45… tu imagines le cadeau de Noël ! Surtout qu’il était beau comme un astre, bien habillé, l’air d’avoir fait une promenade de santé pendant toutes ces années. Ça m’a bien étonnée un peu mais il m’a dit qu’il s’était fait des relations qui allaient l’aider à monter des affaires et que c’était du tout cuit ; quand je lui ai demandé si c’étaient des américains, il a ri et moi, j’étais si heureuse que je n’ai pas creusé. Il avait la langue aussi bien pendue que lorsqu’il était petit, il jacassait comme si lui aussi il avait des années de silence à rattraper et, de mon côté, tu penses bien que je ne voulais pas l’interrompre, sauf pour l’embrasser. Après ça, il est revenu régulièrement, toujours à l’improviste et toujours plein d’enthousiasme. Quand il laissait passer plus de temps que d’habitude entre deux visites, il m’expliquait qu’il devait mettre des choses au point mais que ses projets étaient en bonne voie et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Cela me semblait normal qu’un garçon de son âge — il n’avait pas 30 ans, après tout ! — ne soit pas toujours fourré chez sa mère et j’espérais toujours qu’il m’amènerait une petite.

         Et puis, un jour — on devait être en février 46, ou mars — que j’étais descendue en ville… Je voulais voir si elle reprenait un peu figure humaine, je suppose, s’il y avait quelque chose à acheter sur le marché parce que la guerre était peut-être finie mais les problèmes étaient pas tous réglés, loin de là. Même marcher, c’était pas facile tant les rues avaient été escagassées ; Partout, on tombait sur des places qui existaient pas avant la guerre, sauf que c’étaient pas des places mais des vides, là où des bombes étaient tombées : des fois les gravats étaient encore sur place au point qu’on se demandait s’il restait pas quelqu’un en-dessous. Bref, c’était pas beau à voir. Je sais que je t’apprends rien, que tu y étais aussi… C’est la rencontre que j’ai faite ce jour-là dont je t’ai jamais parlé. Figure-toi que je suis tombée sur une vieille revendeuse du Cours — et, vu le peu qu’elles avaient à vendre, elles étaient pas nombreuses — une vraie de vraie, une forte en gueule, dans la tradition de cette époque-là, qui me connaissait de longtemps ; je crois même qu’elle m’avait vue enceinte du petit et qu’elle m’avait donné des cerises et des fraises gratuitement de peur que le niston ne vienne au monde avec une ‘envie’ sur le bout du nez, tu vois le genre ! Sous prétexte de me faire admirer un panier de fèves elle me pousse derrière les trois cageots de légumes qu’elle avait et elle se met à me parler à voix basse — je crois que c’est ça qui m’a fait le plus peur — comme quoi certains en ville trouvent que mon fils ferait bien de se faire un peu discret, les mêmes qui n’ont pas oublié les fréquentations qu’il a eues pendant l’occupation. Moi qui n’avais rien su de lui pendant des années, j’étais abasourdie et ça a été pire quand elle a voulu me rassurer ! Que ce n’étaient sans doute que des menaces en l’air, des minots qu’étaient trop jeunes pour se battre quand c’était le moment et qui, maintenant que c’était plus l’heure, étaient prêts à faire les mariolles ; Ce que je vous en dis c’est pour que vous y disiez de faire un peu entention mais vous bilez pas trop, je crois que c’est pas bien méchant dans le fond. Pas méchant ! Dès que je l’ai revu, tu penses bien que je l’ai supplié de prendre garde à lui, de partir rejoindre ses amis américains, que je l’aiderais si nécessaire mais il m’a dit que c’étaient des galéjades de cocus, qu’il avait pas l’intention de quitter le pays et qu’au besoin, il avait gardé des protections chez les curés et même des curés haut placés. Ça m’a estomaquée mais sans me rassurer. Je me souvenais bien de ce que tu m’avais raconté sur la plupart des curés de la ville pendant la guerre, toi qui as toujours été assidue à la messe, pour rien dire  de l’évêque qui avait soutenu Pétain avec grand enthousiasme et tourné sa mitre avec autant d’enthousiasme à la libération. Ce que je redoutais quand il est entré chez les maristes, tu sais, qu’il se retrouve en pleine confusion, eh bien je crois que c’est ce qui s’est produit et qu’il s’en est jamais remis : de sa mère ou de son père il a jamais pu décider qui était dans le vrai et il a fini par plus trop s’en préoccuper de la vérité…

         Bref, j’ai jamais su ce qui s’était passé mais ce qui est sûr, c’est que je l’ai vu s’aigrir parce que ses projets tombaient à l’eau les uns après les autres et on s’était pas retrouvés depuis un an qu’il commençait à me suggérer de vendre la Valence. Et il a continué pendant plus de vingt ans.

         — Je sais, Gaby, j’étais là… Tu t’es fait assez de bile pour lui, alors pourquoi, maintenant, tu te fais un sang d’encre pour un autre, que tu le connais à peine ? Tu as toujours dit que les hommes ne servaient à rien… à rien d’utile en tous cas.

        — Et je le pense encore, Angèle. Toi, évidemment, tu en as eu un bon, alors tu peux pas comprendre. Mais, aujourd’hui, j’ai plus à me soucier de choses utiles, il n’y a plus que le superflu qui m’intéresse mais si on m’en prive, qu’est-ce qui me reste ? Tu te souviens, la vieille qui avait trouvé le moyen de me glisser en quittant le cimetière où on venait d’enterrer mon époux : « Vous verrez ce que je vous dis, ma bonne amie : les célibataires, on s’en méfie ; les divorcées ne sont pas reçues dans le monde, mais le veuvage, c’est délicieux, surtout à votre âge ! » J’imagine qu’à 52 ans, j’aurais pu me retrouver quelqu’un mais ça m’a jamais tentée. J’ai pas trouvé le veuvage délicieux pour autant, le temps m’a souvent duré. On a beau dire que les années passent vite, les journées sont quand même longues. »

 

 

 

 

 

 

                                                                            IX

 

 

 

       Décidément, elle adore février. Les gens du pays ont beau dire que c’est un sournois, que l’hiver n’est pas fini et que ça peut encore geler, elle a décidé, elle, que c’était fini et elle profite pleinement de la colline. Elle se lève avec le soleil pour le voir s’élever entre les troncs des pins sur la crête des collines à l’est, grosse boule d’un rouge éclatant dans le ciel absolument limpide où Vénus s’attarde encore et, dès son café avalé, elle s’élance dans le chemin. Elle mangera ses tartines plus tard. Parfois, quelques effilochés de brume s’accrochent à mi-pente des reliefs en bord de mer et les sommets font des îles qu’on dirait émergées depuis peu et encore ruisselantes. Les mimosas et les amandiers éclatent. Elle se souvient des quelques spectacles de transformisme auxquels elle a assisté et se dit qu’ils n’arrivaient pas à la cheville de dame nature en la matière : en une seule nuit, semble-t-il, les pentes familières se sont parées d’une robe blanche et jaune que la brise agrémente de reflets changeants et les vols de pies de paraphes noirs aussitôt effacés. Au fur et à mesure qu’elle monte, le parfum des mimosas cède la place à celui des narcisses sauvages dont le minuscule museau blanc ou jaune pointe au-dessus des touffes d’herbes les moins accueillantes aux abords de la piste et, parfois, sur la piste caillouteuse elle-même. De loin en loin, une hampe de petites fleurs roses se dresse avec raideur ; la plante ressemble à une jacinthe mais c’est une orchidée. Elle a toujours pensé que c’était ça le vrai chic ! Les mésanges zèbrent l’air avec  frénésie comme si elles ne se souciaient même pas de l’éviter. Depuis une semaine elle est montée chez Honor tous les jours ou presque et chaque balade lui a procuré des instants de joie fulgurante, des instants parfaits. Et le chien est ravi même s’il ne comprend pas pourquoi elle ne poursuit pas la promenade au-delà du cabanon d’autant que, pour sa part, il le trouve assez mal fréquenté en ce moment mais, enfin, c’est tout de même beaucoup mieux que ce sinistre mois de janvier. Passés les premiers jours, d’une douceur quasi printanière, l’hiver avait lancé une attaque en règle à grand renfort de pluies glaciales et de bourrasques destructrices, à quoi s’était ajoutée la période des examens, ceux  qu’elle avait dû surveiller et ceux qu’il avait fallu corriger. Une vraie vie de chien ! (à suivre)

C. Musard