Les Vieilles (pierres) 12

 

VI

Elle n’a pas décoléré de huit jours, à vrai dire elle fulmine encore d’autant qu’elle a découvert un nouveau permis de construire affiché à l’entrée d’un vaste terrain jusque là broussailleux à souhait et fertile en asperges sauvages. Mais la deuxième quinzaine de septembre s’annonce somptueuse et, ce matin, elle a eu envie de prendre de la hauteur. Elle redescendait du fort  quand le chien s’est élancé, heureux de tomber sur des connaissances, le chasseur amateur de cabanes et sa chienne. La golden a supporté un moment les démonstrations d’amitié plutôt brutales de son collègue puis elle a lancé un avertissement impérieux avant de retrousser les babines et l’autre se l’est tenu pour dit. Il a pris, si l’on peut dire, un air dégagé et déposé sa crotte un peu à l’écart, non loin d’une autre, desséchée et en trois morceaux un peu blanchâtres.

C’était une bonne entrée en matière ! Elle a interrogé le chasseur qui lui a révélé que c’était une laissée de renard probablement destinée à marquer son territoire. Elle a pu enchaîner sur la Castille et elle sait maintenant pourquoi le type lui a tant déplu ! C’est un gynéco à la retraite avant l’heure : il n’a qu’une cinquantaine mais il a été radié du Conseil de l’Ordre à la suite de quelques gestes, pas strictement nécessaires sur le plan gynécologique, passibles d’un séjour en tôle. Ça tombe bien : elle n’aime ni les gynécos ni les tripoteurs. Ce n’est pas le cas de tout le monde et ces broutilles n’ont pas changé grand-chose à la vie mondaine du monsieur dans les beaux quartiers de la ville où il garde des ‘relations’. C’est grâce à l’une d’entre elles qu’il a pu acheter à bon compte les hectares de la Castille. Le promoteur qui les avait acquis dans les années 70 cherchait à s’en débarrasser depuis qu’un arrêté avait classé le site, devenu du même coup inconstructible. Pour en faire quoi ? a-t-elle demandé. Mystère et boule de gomme. Mais l’important c’est qu’il n’a pas le droit de remonter sa ruine et qu’il est surveillé de près par les membres d’une association de protection de la colline, dont lui-même et ses amis font partie, et que tous sont fort sourcilleux quant au respect du classement. Décidément, ces chasseurs lui deviennent sympathiques et elle a senti son humeur s’améliorer. Elle décide d’aller rendre au cyprès d’Honor la visite qu’elle lui doit depuis une semaine.

 

                                   Les vieilles

 

« Moi, je te dis que ça va pas durer ! A voir comme il s’agite, cet homme, il va s’escagasser, la femme aussi, surtout quand le temps va tourner. Et les minots ? Me dis pas qu’ils vont les descendre à l’école et les remonter tous les jours, ils doivent bien avoir une vraie maison quelque part ! Elle rêve, la Gaby. A force de croire que son fils deviendrait quelqu’un de bien, elle est devenue incapable de faire la part des choses et ça ne date pas d’hier ! Et puis il me plait pas cet homme, je sais pas te dire pourquoi ; la façon qu’il a de commander tout son monde, même le chien… Je sais, je n’en ai jamais eu à élever, je les ai toujours trouvés tout faits et je n’ai jamais eu besoin non plus de les siffler, ils arrivaient quand même, sans collier ou avec un bout de corde cassé autour du cou que je leur enlevais vite. Ma foi, tant qu’ils n’embêtaient pas mes chattes, je les trouvais toujours assez bien dressés ! Ils restaient un moment ou toute la journée et s’en retournaient chez eux à l’heure de la gamelle. Probable que, chez eux, on ne leur parlait pas assez ! Les bêtes c’est comme les gens, quand elles ont personne à qui causer, elles virent hargneuses. Bref, ce type, il parle pas, il donne des ordres. Et puis sa femme, elle a bien vingt ans de moins que lui ; tu trouves ça normal qu’il se prenne une jeunesse et qu’il lui fasse passer le temps à charrier des cailloux et à trimbaler des planches ? Comment ça, peut-être qu’elle aime ? C’est possible mais ça se peut aussi qu’elle ait pas le choix. Vaï, on verra bien.

— Tu as raison, les choses tournent jamais comme on croit et les gens ont pas toujours le cœur comme ils ont la figure. Prends ma belle-mère, la vieille Maria : sèche comme un pruneau, maigre comme un stoquefiche et qui souriait chaque fois qu’une dent lui tombait ; et comme elle les a toutes gardées jusqu’à la fin, tu vois d’ici ! Son fils, elle se serait fait tuer pour lui, d’ailleurs je crois qu’elle a failli ; il n’empêche, je l’ai jamais vue l’embrasser. Tout ça pour dire que c’était pas une grosse tendre. Eh bien, un soir, elle m’a estomaquée. J’étais près de faire le petitou, Pascual était en retard et il m’a pris l’angoisse. On aurait dit que je m’étais mis la culotte à sécher sur un figuier de barbarie : et que j’allais à la porte et que je revenais et que je me posais sur une chaise et que je me relevais, une vraie folle ! Et une bazarette en plus : à me plaindre du chaud, à chougner pourquoi j’avais froid, et que le pitchoun allait venir de travers comme celui de la revendeuse que j’avais rencontrée qui avait un pauvre petit estropiate, et que si ça m’arrivait je le tuerais et moi après. Maria, ça faisait plus d’une heure qu’elle aurait dû redescendre en ville et, en temps normal, elle m’aurait rappelée du péché de paresse et sans prendre de gants ! Mais peut-être qu’elle s’est souvenue du temps où elle était grosse, elle m’a attrapé la main et elle s’est mise à me raconter des histoires de Pascual quand il était petit, là-bas, en Italie. Ils vivaient dans un village qui s’appelait San Gimignano et, déjà à l’époque, les gens venaient de loin pour admirer ses quinze tours et la campagne autour mais, pour elle, c’était une prison et ça n’avait rien de beau. Après, elle a continué avec des histoires sur Florence et comment une louve avait nourri les jumeaux qui avaient fondé Rome. Moi, je savais même pas qu’elle avait été à l’école ! Même sa voix avait changé, elle était plus grave que d’habitude et, tout le temps qu’elle a parlé, elle m’a pas lâché la main et pas arrêté de ma caresser le dessus avec son pouce. Ça faisait un va et vient qui me calmait : « Que tu comprends, petite, les Sabines, elles en ont eu assez pourquoi les hommes qui se les étaient prises, dans le fond, ils étaient pas méchants. Et il y en a beaucoup qu’elles attendaient leur premier, comme toi. Alors, elles ont dit à leurs pères et à leurs frères, vos cagades, ça suffit et, finalement, la guerre s’est arrêtée… ». Ce soir-là, Pascual est rentré à la nuit et il m’a trouvée endormie et sa mère qui me caressait toujours la main. Comme quoi, des fois…

— Pftt, avec toi les histoires se terminent toujours bien ! Qu’elles se soient fait violer par tous les bouts, ça la légende le dit pas dans ta version, pas vrai ? Mais, vaï, je te chine et puis, pour moi, la sabine c’est le genévrier, celui qui pique et qui empeste la térébenthine. Coriace comme il est, il risque pas de se faire enlever celui-là !

Après tout, tu as peut-être raison pour ce type. Peut-être qu’il a eu un gros coup de cœur pour Gaby. Elle avait belle allure dans le temps et pour ce qui est de la vue, pardon, il y en a pas deux comme elle ! Même moi – et je suis pourtant plus haut – ma vue est pas si belle parce que je regarde plus à l’est et, du coup, je vois qu’un petit bout du port… Mais mes levers de soleil sont plus beaux. Je te l’ai déjà raconté que, plusieurs fois en été, j’ai trouvé ma petite sur la terrasse à mon réveil ? Elle montait à l’aube, quand on voit pas encore où on met les pieds et au risque de se casser la margoulette ; quand elle arrivait sur la terrasse, elle prenait un vieux châle en ‘fins de pelotes’ derrière la porte de la cabane parce que, même en été, il y a un moment à l’aube où il vient une fraîcheur, elle s’enroulait dedans et, assise au bord de la restanque, elle attendait que le soleil se lève. Et quand je finissais par en faire autant – tu sais que j’ai toujours dormi comme une souche - elle était toute éblouie du spectacle (« C’était beau, Honor ! ») comme si ce brave soleil ne s’était allumé que pour elle. Je me demande si, dans le fond, elle le croyait pas ! Tu sais comment sont les minots : ils croient toujours que le monde s’invente chaque jour pour leur bénéfice exclusif, pour les remercier d’être venus au monde, en somme. Bref, on prenait le café ensemble et, souvent, je la gardais à déjeuner et, après, comme elle s’était levée à des heures pas chrétiennes, elle tombait de sommeil. Elle avait beau lutter, m’accuser de l’avoir emboquée avec mon repas, prétendre que c’était criminel de perdre un morceau de l’été et me citer le Livre des 1001 Nuits pour faire bon poids (« Lève-toi, Ami, et secoue ta torpeur. La rose du bonheur ne fleurit pas dans le sommeil. Ne laisse point passer sans les brûler les instants de cette vie. »), va-te-faire fiche, elle s’endormait bel et bien dans une chaise longue et moi, je riais dans ma barbe mais j’étais contente de l’avoir là.

Un après-midi comme ça, j’ai reçu la visite d’un épicier-charcutier que je connaissais depuis toujours en ville. Un brave type, et presque honnête pour un commerçant. Il avait eu l’idée de proposer des choses toutes préparées que les gens pouvaient emporter et manger sur un banc : des rissoles à la viande, des espèces de sandwichs avant que ça devienne à la mode. Manger sur un banc, ça m’a jamais plu mais faut croire qu’il y en avait qui étaient d’un avis différent. Et puis faut admettre qu’il vendait bon. Bref, il avait gagné la grosse galette. Je savais depuis longtemps que mon cabanon lui plaisait et, ce jour-là, il a remis ça : que je pense à lui si je décidais de vendre, il m’en donnerait un bon prix. Pauvre diable, il est mort bien avant moi ! Toujours est-il que tu aurais vu la p’tiote pendant qu’il parlait, elle était devenue toute pâle et, quand il a été parti, elle y a pas tenu : « Tu vas pas vendre le cabanon, Honor » ? qu’elle m’a demandé, d’une voix un peu chevrotante. Penses-tu ! je lui ai répondu, qu’est-ce que je ferais des sous et où trouverais-tu à faire la sieste ?! Et on n’en a plus jamais reparlé. … Comment ça, j’ai eu tort ! … Dans le fond… peut-être… mais au moins il n’y a jamais eu de mauvaise pensée entre nous même quand il nous arrivait de nous frotter, et gravement des fois ! Je ne sais plus pourquoi remarque bien. »   (à suivre)

                                  

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                                                                                                                                                  C. Musard