Les Vieilles (pierres) (10)

                                                                                          V

 

… Et si le reste ne suffit pas, des boutonnières trop petites pour tes boutons ! Elle a passé le premier virage après la Castille et,

un peu essoufflée et à court de malédictions, elle s’assoit au bord de la piste et le chien en fait autant. Elle le caresse derrière les oreilles, là où son poil de chèvre se fait soyeux ; mais c’est plus pour elle-même que pour lui, pour trouver dans cette douceur un antidote aux émotions aigres qui l’ont assaillie dix minutes plutôt, rogne et peur mêlées, et qui ne veulent pas s’évacuer. Elle arrivait à l’amorce du sentier qui conduit à la Castille quand elle a entendu un vacarme de moteurs, ceux d’une 2 CV conduite par une femme et d’une jeep, les deux voitures étant précédées par un chien visiblement heureux de courir. La femme a répondu à son sourire  mais l’homme s’est arrêté à sa hauteur pour la prier de tenir son chien en laisse. Suffoquée, elle s’est piètrement exclamée  « Et le vôtre alors !? » Ce qui a permis à l’individu de rétorquer : « Le mien, il est chez lui ». Elle ne comprend pas pourquoi elle est à ce point bouleversée. L’homme a parlé d’une voix douce, il ne l’a aucunement menacée, il a été poli. Mais il était… pire… Comment dire ? Sûr de son fait au point de n’avoir pas besoin d’en rajouter. Les chiens, eux, se sont mis à batifoler ensemble jusqu’au moment où le propriétaire siffle le sien qui obéit instantanément. Et cela, aussi, l’a glacée.

 

Les cailloux de la piste commencent à lui endolorir le postérieur mais elle ne sait pas si elle a envie de continuer sa promenade. Et dire que ce matin, après le coup de fil de sa collègue, elle jubilait : elles avaient la bénédiction de leurs hiérarchies respectives et pouvaient donc prolonger d’une année supplémentaire leur exil volontaire ! Elle s’était dit qu’elle irait l’annoncer au cyprès d’Honor. Et puis merde ! Elle va contourner la Castille, emprunter le chemin de crête et aller rendre visite à « sa » vigne. Si tu crois que tu vas m’éjecter de chez moi, tu te goures mon bonhomme ! Mais elle n’aime pas beaucoup prendre ce chemin d’est en ouest. La pente est inégale, entrecoupée de plusieurs éboulis qui cassent les jambes et, depuis l’été, on risque de se retrouver en face de vététistes qui n’hésitent pas à ‘aménager’ le terrain pour accentuer les ornières et se donner des sensations fortes en dévalant la côte à tombeau ouvert. Elle finit quand même l’ascension jusqu’à un sentier tracé par les chasseurs qui permet de retomber derrière la « limonade ». Mais de la grappe il ne reste plus qu’un minuscule squelette racorni. Les trois grains ont dû être hachés par les orages de la deuxième quinzaine d’août ou les rats les ont mangés. Elle ne s’attarde pas et décide de rentrer par une draille étroite qui passe au large de la Castille.

 

                                   Les vieilles

 

« — Angèle, vois donc, il est encore là, et avec son épouse ! Comment je sais que c’est son épouse ? Il n’amènerait pas une maîtresse pour charrier des pavassons, tout de même ! Ça fait quatre fois qu’il vient cette semaine, dont une avec des enfants. Des beaux petits, de 8/10 ans, et bien dégourdis. On voit qu’ils ont des parents qui s’occupent bien d’eux, tu sais. Il y a aussi un chien mais obéissant, celui-là, pas comme celui de la fada qui passe. Et ce qu’il travaille, cet homme ! Tu as vu comment il a nettoyé autour de la maison ! Sa guimbarde, je sais, c’est une jeep — C’est peut-être un militaire ? — et il n’arrête pas de monter du matériel, à croire qu’il veut reconstruire. Tu imagines ! Non, j’en suis certaine, Honor peut bien raconter ce qu’elle veut : pour moi, il a acheté la Castille, il a dû être séduit et il a l’intention de relever la maison et de s’y installer… Tu imagines, Angèle !

— Pas vraiment, je l’avoue, mais laisse venir. Après tout, il y a bien eu ma vigne cet été, toi aussi tu auras peut-être droit à une bonne surprise. Sur cette colline, les choses ont la vie dure, elles mettent du temps à s’accrocher mais, après, des vraies arapèdes, tu peux essayer de t’en débarrasser, macache et elles résistent à tout. Regarde ton chêne, il n’était pas bien gaillard après l’incendie et, aujourd’hui il est redevenu vigoureux que c’est un plaisir. Sans parler de tous les oliviers où le gel a laissé des galeries qu’on se demande comment ils tiennent debout ! Bon, c’est vrai que la plupart du temps ce sont les pestes qui s’accrochent, les liserons, la salsepareille, tout ce qui grimpe et tout ce qui grippe et tout ce qui pique et, des fois, tout ça en même temps, tout ce qui étrangle les tiges où elles prennent appui. D’un côté, je peux pas m’empêcher de les admirer, elles ont tellement de… je sais pas te dire… Et elles se contentent de si peu. Parfois je me dis que nous aussi, quand on est arrivées, on a été des pestes : on s’est installées et tant pis pour les plantes qui étaient là avant nos maisons et pour les bêtes qui avaient peut-être leurs habitudes à cet endroit-là et depuis des générations ! Je sais que tu me trouves sotte mais chaque fois qu’il m’est tombé une bestiole malingre ou un peu estropiate je me disais qu’elle avait peut-être plus le droit d’être là que moi.

Et pense comme on s’est accrochées, même dans les derniers mois de la guerre quand ça bombardait de partout et qu’on était en plein mitan avec un fort au sommet de la colline, un autre sur la colline d’en face et les alliés au-dessus ! Je crois qu’on ne s’était jamais autant accrochées à nos maisons, comme du lierre ou de la vigne vierge, sans plus savoir  si elles nous protégeaient ou si on les empêchait de tomber. Tu te souviens, quand on a commencé à s’abriter dans la cave d’Honor ? Son frère était venu s’installer au cabanon parce qu’on lui avait dit en ville que les maisons vides seraient réquisitionnées pour les soldats allemands. Et bien sûr, elle montait souvent le rejoindre. Je crois qu’on n’a jamais autant joué à la pétanque qu’à cette époque-là. Ça nous faisait un peu oublier nos estomacs, faut croire ! Et dès qu’il y avait une alerte, zou, tout le monde dans la cave. Sauf la chatte noire d’Honor qu’on ne pouvait pas tenir à l’intérieur dans ces moments-là. Honor, ça la rendait aussi folle que sa chatte ! Dès que c’était fini, elle sortait à son tour, persuadée qu’elle allait la retrouver en marmelade sous un obus. Je t’en fiche, elle a jamais perdu une moustache ! Et pourtant on ramassait des pleins paniers d’éclats et même des obus entiers après chaque séance. Son frère les ramassait et les alignait au bord de la terrasse, il trouvait ça joli, ma foi… Dans la cave, on était bien organisés, on portait une lampe à pétrole, on tricotait et les hommes blaguaient ; et plus ça tapait fort au-dessus de notre tête et plus ils en racontaient. Pourtant, c’étaient pas des gros parleurs en temps normal, pas le genre qui brasse de l’air, au contraire. Après, Pascual et moi on te raccompagnait et, quand on était certains que le toit n’avait pas bougé, on courait chez nous. Tu te souviens des draps de la mère Cassignole ? Elle en faisait un fromage de ses draps à rabats brodés avec taies assorties ! Ceux-là, ils se sont pas accrochés longtemps, ils ont décampé dès le début de la guerre mais, avant de partir, elle avait enfermé tous ses draps dans des malles costauds qu’elle avait fait monter au grenier par son mari. Quand un obus a emporté le toit, proprement, pour le déposer un peu plus loin, les malles sont devenues bien visibles et elles avaient l’air intact, le couvercle encore fermé, mais quand la mère Cassignole les a ouvertes et qu’elle a déplié ses précieux draps, c’était plus que de la dentelle ; les taies et les draps étaient toujours assortis, remarque : ajourés pareillement ! Ils étaient bons à jeter. Honor a pris une pinte de rire quand elle a appris l’histoire !

Pourquoi je te parle de la guerre ? Est-ce que je sais, moi ! A cause de ton visiteur, peut-être, et de sa jeep… On n’avait pas vu d’homme depuis longtemps à la Castille. Moi, j’ai mes habitués, si l’on peut dire, les crétins qui se sont fait un agachon à côté de chez moi pour tirer les petits oiseaux. Au fait, tu te souviens des trois soldats que tu as trouvés un matin près de ton lavoir ? Bou Diou, cette frousse !

— Tu parles si je m’en souviens ! J’ai bien cru que la peur allait m’empêcher de mettre un pied devant ! Et puis je me suis rappelé ce que mon époux disait des Allemands — Tu sais pourtant qu’il les portait pas dans son cœur ! — Qu’ils étaient polis et qu’ils respectaient les femmes. Alors j’ai pris un seau, je me suis avancée vers eux et j’ai vu que c‘était guère plus que des enfants. Ils m’ont vue à la dernière minute, ils ont quitté la margelle du lavoir comme si elle leur brûlait le cul et ils se sont presque mis au garde-à-vous. Ils croyaient que la maison était inhabitée. Ils devaient pas être de la campagne parce que j’ai dû leur montrer comment tirer l’eau du puits ; quand ils ont eu bu, celui qui parlait un peu le français m’a remerciée à n’en plus finir. Du coup, ils ont tiré un deuxième seau et me l’ont monté jusqu’à la maison. Mieux élevés on n’aurait pas pu trouver ! Comme quoi le colonel avait raison.

Regarde, il s’en va. Tant, demain, il me remet une porte ! (à suivre)

C. Musard