Le feuilleton d'une musardeuse - Les Vieilles (pierres) (1)

         Les Vieilles (pierres)

                                           « The past is a foreign country ; they do things differently there » L.P. Hartley

                                          « There are only two tragedies in life: one is not getting what one wants, and the other is getting it. » Oscar Wilde

 

La colline culmine à 580 m. Depuis la plaine, elle offre une silhouette trapue, coiffée d’un bonnet pointu qui aurait glissé sur le côté; un matou débonnaire à côté de la physionomie acérée, minérale de sa voisine qui dépasse les 700 mètres et qui évoque plutôt un tigre en majesté. Les locaux l’appellent tout de même ‘la montagne’ — ce qui fait ricaner les Parisiens — ou ‘le caillou’, pour les plus anciens d’entre eux qui l’ont connue avant les campagnes de reboisement grâce auxquelles des pins ont réussi à s’accrocher entre les pierres. Elle se situe dans une zone indécise entre Provence et Côte d’Azur. A l’heure indécise où le jour se lève mais en rechignant — à moins que ce ne soit l’esprit du lieu qui rechigne à souffler sur les choses pour les ranimer si bien qu’elles baignent dans une couleur un peu grise et chaotique. Le port au pied de la colline évoque un décor peint et fané depuis longtemps et l’écume semble figée au bout de la presque île qui, en l’abritant, fait de ce port l’une des plus belles rades du monde, voire la plus belle selon ses habitants. Un trait de gouache blanche marque la frontière entre la terre et l’eau. La saison hésite elle aussi. Depuis près de deux mois, le printemps paraissait installé pour de bon : les jardineries faisaient des affaires, les vieux se congratulaient et, l’œil brillant, s’apitoyaient sur les pôvres qui n’avaient pas la chance de vivre ici. Et puis des trombes d’eau s’étaient abattues au début de mai, des rafales glacées avaient cassé les tiges fragiles, les amandons et les abricots mal noués avaient lâché prise. Pendant les trois premiers jours on s’était encore congratulé : depuis le temps qu’il n’avait pas plu ! Après quinze jours on s’était carrément renfrogné, il faisait un froid noir et on avait accusé les saints de glace, ceux qui sont trois même si l’on oublie toujours le nom du troisième. Couillons de saints de glace ! Ce matin, le ciel est encore chargé mais le vent est tombé. Sur la colline, une fois dépassées les villas qui l’auraient gaillardement escaladée jusqu’au sommet sans le décret de classement qui avait repoussé l’assaut des promoteurs, les pins ont cessé de gémir, de craquer ou de s’abattre. Sur les étroits sentiers qui relient entre eux des vestiges de cabanons et de bastides, rien ne bouge et rien ne passe sauf un chien qui gambade en suivant sa truffe et une femme qui s’essouffle à suivre le chien. Un soleil rouge apparaît au-dessus des pins de la colline voisine et un rayon vient cogner sur un chêne décharné et les trois pans de mur sur lesquels il veille encore. La femme et le chien escaladent les pierres du quatrième mur écroulé sur le sentier et débouchent sur ce qui reste de la terrasse jonchée de branches et de débris. Le chien file derrière un bosquet de lilas où il sait qu’il trouvera à se désaltérer dans un puits comblé. La femme s’attarde un peu sur les gravats, ramasse un morceau de grès vert parcouru de ramages blancs et reconnaît la vasque ancienne qui était toujours en place jusqu’à ce matin, à côté d’une cuisinière Godin rouillée et branlante, au milieu des poutres noircies et des amoncellements de tuiles et de pare feuilles brisés. Bêtement, elle se sent navrée pour cette vasque, comme si elle en avait pris soin pendant des années et veillé à lui éviter les chocs pour ne pas l’ébrécher, quand elle nettoyait une cocotte en fonte, par exemple. Elle a un petit rire et laisse tomber le tesson. Cette fois, la Castille est devenue une vraie ruine, et les trois murs qui tiennent encore ne devraient pas résister à une autre tempête…

                         Les vieilles

« — Angèle ! … HO ! ANGèle ! La Colonelle a perdu un mur, et un gros ! Dis, tu m’entends ? Bou diou, les esgourdes, ça s’arrange pas chez toi ! Déjà que quand tu es partie t’entendais plus grand-chose depuis vingt ans ! (à suivre)

C. Musard